Magazine Chronicart
– avril 2003
Retour à Disco-Babel
Manier le micro, l’ampli basse
ou encore la méthode du parfait pousse-disque est une posture qui ne se limite
plus au champ musical. En effet, les artistes plasticiens des années 00 passent
de plus en plus souvent leur tête touffue du côté de la pop-music, en
détournant ses signes ou en cristallisant les attitudes de ses rock-stars.
Exposition Popisme à la Villa du
Parc à Annecy : sous le commissariat de Frank Lamy, le traitement de la
musique de variété dans l’art contemporain s’expose en la compagnie de Yan
Duyvendak, Serge Comte, Echopark ou Nathalie Talec. Violaine Sallenave a
installé son petit podium en forme d’étoile posé sur une moquette rose où elle
réinterprète « Material Girl » de Madonna. Une pièce plus loin, une
vidéo montre Isabelle de Bubble Star à l’action dans le cadre de ses concerts à
domicile. En short eighties, elle s’accompagne d’une bande passée sur un ampli
portable pour une fille qui prend son bain. Dans une autre ville, à une autre
heure, Xavier Boussiron publie « Donne moi ton sperme », un
album où sa guitare surf se mélange aux borborygmes électroniques de l’écrivain
Stéphane Bérard, tandis qu’à Nice l’artiste Jean-Luc Verna s’inspire des
torsions pectorales d’Iggy Pop pour dessiner ses nus gothiques.
Sont-ils plasticiens ou
musiciens ? Etre dans le faire de la musique leur suffit-il pour
être des musiciens ? Dépassant la simple utilisation de la musique comme
élément grégaire – tout le monde a au moins une histoire avec une chanson –
dans leurs pratiques artistiques, dépassant également le statut forcément
limité de fan dans lequel ils évoluent dans leur vies privées, ces artistes
mettent en jeu leur propres corps ainsi que leurs aptitudes techniques, et se
soumettent à l’épreuve d’être « crédibles » dans un domaine ou un
autre. Leur positionnement sur le champ artistique dépendra de la validation
qui leur sera donnée : le circuit des expositions d’une part ; et de
l’autre part l’industrie du disque.
Une histoire longue comme une corde de basse
Le brassage entre les arts
plastiques et la musique est une histoire ancienne, depuis la tragédie grecque
jusque Fluxus ou la poésie sonore, en passant par le syncrétisme
baudelairien ; seulement, l’ancrage de pratiques transversales au sein de
la pop-culture est un événement relativement récent, si l’on exempte l’aventure
pétaradante de l’Exploding Plastic Inevitable et du Velvet Underground, ainsi
que des Destroy All Monsters. En effet, une aura sérieuse et studieuse – bien
que foncièrement débridée dans ses objectifs – entoure les expérimentations
sonores : le futile et l’anecdotique sont bien souvent répudiés.
Que ce soit chez Violaine
Sallenave ou Xavier Boussiron, l’assise est davantage sincère
qu’intellectuelle, de l’ordre du plaisir hédoniste plutôt que de la
satisfaction conceptuelle. Soit : Dionysos fait la nique à Apollon, et
Georges-Alain prend sa revanche sur Houcine. Les pratiques transversales de ces
artistes ont les deux pieds plantés dans la rock-attitude, loin des valeurs traditionnelles
artistiques. La promesse de salut ne passe pas par l’effort ou le travail, mais
la justesse de la posture, l’habileté au simulacre et la reconnaissance du
physiologique : le plaisir avant tout.

Violaine
Sallenave
A une époque où le support et
l’individu s’effacent au profit du contenu – musiciens sans visages, MP3 – ces
artistes se posent en êtres de chair et de fantasmes, souhaitant donner forme
au plus proche de leurs désirs, à leurs rêves d’adolescents, et à faire de leur
vie une œuvre d’art au même titre que le dandysme, quitte à laisser les valeurs
protestantes de la besogne en atelier pour prospecter du côté de la
pop-music et de son apparente facilité à accéder la réalisation de soi.
Nous voyons fleurir, ça et là,
badges, disques et tee-shirts, qui créent des mythologies là où l’on ne les
attendait pas. Nous retrouvons des plasticiens dans des salles de concerts et
des soirées festives, en lieu et place de galeries où les demis pression ne
sont pas légion. Nous croisons des artistes qui se tartinent de khol comme le
peintre presse ses tubes, et qui se dressent davantage face à Robert Smith qu’à
John Cage.
Véritable révolution ou simple
symptôme d’un art qui se fond dans le tout-culturel ? Les membres du jury
de PopstArt 2003 trancheront.
MP Bonniol
Notes :
Xavier Boussiron et Stéphane
Bérard « Donne moi ton sperme » (Suave).
Site internet de Jean-Luc
Verna : http://jlverna.online.fr -
avec œuvres et playlists
Un quarante-cinq tours de Serge
Comte est sur le point de paraître sur le label Optical Sound / Alice Travel
Records. http://www.zone51.com/opticalsound/
Années
50
-
John Cage expérimente le
décloisonnement des disciplines au Black Moutain College
-
Fluxus s’efforce de démontrer
la musicalité de la vie quotidienne.
-
Georges Brecht déclare
« L’important, ce n’est pas la musique, c’est tout ce qui se passe
autour. »
-
Yoko Ono, artiste Fluxus, se
maque avec John Lennon. Les fans s’arrachent les cheveux.
-
350 000 guitares électriques
sont vendues en France en 1962.
Années
70
-
Freddie Mercury (Queen), Brian
Eno et Kim Gordon sont étudiants en Art-school.
-
Kraftwerk envisage ses concerts
comme des installations son et lumière.
-
L’artiste Mike Kelley crée le
groupe Destroy All Monsters.
Années
80
-
Vito Acconci, Arto Lindsay,
Madonna, Jean-Michel Basquiat, Vincent Gallo et Sonic Youth se croisent tous
les quatre matins dans les bouges new-yorkais.
-
Laurie Anderson, artiste
multimédia, fait un carton dans les hit-parades avec « Oh Superman. »
Années
90
-
Pipilotti Rist chante dans les
Reines Prochaines.
-
L’artiste Jeremy Deller fait
jouer par une fanfare des tubes d’acid-house. « Acid Brass » (Mute)
fait un vrai carton.
-
Christian Marclay tresse des
coussins avec des bandes magnétiques des Beatles et joue des platines avec DJ
Olive.